Les données d'usage disent ce que les gens font avec l'IA. Elles ne disent pas ce qu'ils en pensent. Pour combler ce manque, Anthropic a mené une grande enquête auprès de 81 000 utilisateurs de Claude, qui ont raconté leurs espoirs et leurs craintes face à l'IA.
Le 22 avril, l'équipe économie a publié l'analyse du volet économique de ces réponses. Un complément direct à l'étude de mars sur l'exposition observée des métiers, dont on avait parlé dans cet article.
L'enquête était ouverte : les participants s'exprimaient librement sur leurs visions et leurs peurs. Beaucoup ont abordé des sujets économiques.
Pour exploiter ces réponses, Anthropic a utilisé des classifieurs fondés sur Claude. Ils déduisent, à partir de ce que les gens mentionnent en passant, leur métier, leur stade de carrière, leur ressenti sur la productivité ou leur inquiétude pour leur emploi.
C'est une approche puissante, mais qui a ses limites, et l'étude les détaille. On y revient à la fin.
Un répondant sur cinq a exprimé une inquiétude liée au déplacement économique. Certains restent abstraits, comme ce développeur qui s'inquiète de voir l'IA remplacer les postes juniors. D'autres constatent que leur travail, ou une partie, est déjà en train d'être automatisé. D'autres encore estiment que l'IA a rendu leur travail plus difficile : un développeur raconte que, depuis l'arrivée de l'IA, on lui confie des tickets de plus en plus durs.
Le résultat central : l'inquiétude des gens suit la mesure d'exposition observée d'Anthropic, c'est-à-dire la part des tâches d'un métier pour lesquelles Claude est effectivement utilisé.
- Pour chaque hausse de 10 points d'exposition, la part de personnes qui se sentent menacées augmente de 1,3 point.
- Le quart le plus exposé évoque cette inquiétude trois fois plus souvent que le quart le moins exposé.
- Les enseignants du primaire s'inquiètent moins que les ingénieurs logiciels, ce qui colle avec un usage de Claude très orienté vers le code.
Autrement dit, les gens ont une perception assez juste de là où l'IA se diffuse.
Pour environ la moitié des répondants, le stade de carrière a pu être déduit. Les personnes en début de carrière expriment nettement plus d'inquiétude que les profils seniors. C'est cohérent avec les signes de ralentissement de l'embauche des jeunes relevés dans l'étude de mars.
Claude a noté les gains de productivité décrits par chaque répondant sur une échelle de 1 à 7 (1 pour « moins productif », 2 pour « aucun changement », puis des gains croissants).
- La note moyenne est de 5,1, ce qui correspond à « nettement plus productif ».
- 3 % décrivent un effet négatif ou neutre.
- 42 % ne donnent pas d'indication claire.
L'étude prévient : les répondants sont des utilisateurs actifs de Claude qui ont accepté de répondre, donc probablement plus enclins à rapporter des bénéfices.
Les métiers les mieux payés, comme les développeurs, rapportent les gains les plus importants. Et ce n'est pas seulement le code : le résultat tient même en excluant les métiers de l'informatique et des mathématiques.
Mais certains des métiers les moins bien payés rapportent aussi de gros gains. Un conseiller clientèle gagne du temps en adaptant des réponses existantes. Un livreur utilise Claude pour lancer une boutique en ligne, un paysagiste pour développer une application musicale.
Par grande famille de métiers, les dirigeants arrivent en tête (surtout des entrepreneurs qui construisent une entreprise avec Claude), suivis par l'informatique et les mathématiques. Les gains les plus modestes concernent les professions scientifiques et juridiques. Des juristes regrettent par exemple que le modèle s'écarte des consignes précises qu'ils lui donnent.
Question clé : les gains de productivité profitent-ils aux travailleurs, aux employeurs, aux clients ou aux entreprises d'IA ?
Environ un quart des répondants s'est prononcé. La plupart citent eux-mêmes : tâches plus rapides, périmètre élargi, temps libéré. Mais 10 % indiquent que leurs employeurs ou clients leur demandent et obtiennent plus de travail.
Là encore, le stade de carrière compte : seuls 60 % des débutants disent en profiter personnellement, contre 80 % des profils seniors.
L'étude distingue quatre types de gains : le périmètre (faire de nouvelles choses), la vitesse, la qualité et le coût.
Le plus cité est le périmètre, par 48 % de ceux qui parlent de productivité. C'est la personne qui ne se considérait pas comme technique et qui se retrouve à développer une application complète. La vitesse vient ensuite, avec 40 % : c'est le comptable qui a construit un outil pour boucler en 15 minutes une tâche qui lui prenait 2 heures.
Pour notre communauté, ce résultat parle : beaucoup d'entre nous utilisent Claude Code non pas pour coder plus vite ce qu'ils savaient déjà faire, mais pour s'attaquer à des choses qu'ils n'auraient jamais tentées seuls.
C'est le résultat le plus intrigant. Le lien entre accélération et sentiment de menace a une forme en U :
- ceux pour qui l'IA ralentit le travail se sentent plus menacés. On y trouve par exemple des artistes et des auteurs, qui trouvent l'IA trop rigide pour les aider, tout en craignant qu'elle réduise leurs débouchés ;
- pour tous les autres, plus l'accélération est forte, plus l'inquiétude grandit.
La logique économique se comprend : si le temps nécessaire à ton travail fond rapidement, l'avenir de ton poste devient plus incertain.
Anthropic les pose clairement :
- l'enquête ne concerne que des comptes personnels claude.ai qui ont choisi de répondre ;
- le métier, le stade de carrière et d'autres variables sont déduits du contexte, et peuvent être erronés ;
- les réponses étant libres, les mesures dépendent de ce que les gens ont pensé à mentionner. Les résultats devront être confirmés par des enquêtes structurées.
- 81 000 utilisateurs de Claude interrogés, un sur cinq inquiet pour son emploi.
- L'inquiétude suit l'exposition réelle des métiers à l'IA, et touche davantage les débutants.
- Productivité moyenne perçue : 5,1 sur 7, avec des gains aux deux extrémités de l'échelle des salaires.
- Le gain le plus fréquent est l'élargissement du périmètre (48 %), devant la vitesse (40 %).
- Paradoxe : ceux qui accélèrent le plus s'inquiètent le plus.