On parle souvent de l'IA comme d'une technologie. Le texte publié par Anthropic le 14 mai en parle comme d'un enjeu de puissance. Intitulé 2028: Two scenarios for global AI leadership, il expose la position de l'entreprise sur la compétition entre les États-Unis et la Chine, à travers deux futurs possibles.
C'est un texte de position politique, assumé comme tel. On le résume ici pour ce qu'il est : l'argumentaire d'un acteur majeur, qui cherche à peser sur les débats à Washington et au-delà.
Pour Anthropic, il est essentiel que les démocraties restent en tête face aux régimes autoritaires, en particulier le Parti communiste chinois (PCC). L'argument : l'IA deviendra bientôt assez puissante pour réprimer des populations à une échelle inédite, et même pour modifier l'équilibre des puissances entre nations.
Le texte précise que sa critique vise le régime, pas le peuple chinois ni la communauté chinoise de l'IA, dont il salue les réalisations.
Selon Anthropic, l'ingrédient le plus important pour développer l'IA est l'accès aux puces sur lesquelles les modèles sont entraînés, ce qu'on appelle le calcul (compute).
Les puces les plus performantes étant conçues par des entreprises américaines, le gouvernement américain limite leur exportation vers la Chine. Anthropic estime que ces contrôles à l'export ont été très efficaces.
Le texte avance que si les laboratoires chinois ont tout de même construit des modèles proches des modèles américains, c'est grâce à trois choses :
- leur talent, qualifié de niveau mondial ;
- leur capacité à exploiter les failles des contrôles à l'export ;
- des attaques par distillation à grande échelle.
La distillation consiste à entraîner un modèle à imiter un autre, en l'interrogeant massivement et en apprenant de ses réponses. Utilisée sur ses propres modèles, c'est une technique classique pour obtenir un modèle plus petit. Utilisée sur les modèles d'un concurrent, sans autorisation, Anthropic la décrit comme un moyen d'extraire illicitement ses innovations.
Dans le premier scénario, les décideurs américains ont agi :
- renforcement des contrôles à l'export sur les puces ;
- perturbation des attaques par distillation ;
- accélération de l'adoption de l'IA dans les démocraties.
Résultat : les démocraties fixent les règles et les normes de l'IA. Anthropic estime qu'une avance de 12 à 24 mois sur les capacités de pointe pourrait ainsi être consolidée d'ici 2028. C'est aussi dans ce scénario, selon le texte, qu'un dialogue sur la sécurité de l'IA avec la Chine aurait le plus de chances d'aboutir, dialogue qu'Anthropic dit soutenir.
Dans le second scénario, les États-Unis n'ont pas agi. Les failles d'accès au calcul restent ouvertes, les laboratoires chinois en profitent, rattrapent la frontière et la dépassent. Les normes de l'IA sont façonnées par des régimes autoritaires, et les meilleurs modèles permettent une répression automatisée à grande échelle. Le texte souligne l'ironie : ce triomphe se serait fait grâce à du calcul américain.
Historiquement, la portée d'un régime autoritaire était limitée par sa dépendance à des humains pour surveiller et réprimer. Des systèmes d'IA puissants pourraient supprimer cette limite. Le texte cite l'exemple du Xinjiang, où reconnaissance faciale, collecte biométrique et surveillance des communications sont documentées à grande échelle.
Anthropic rappelle que l'IA est une technologie à double usage. Le texte affirme que l'armée chinoise acquiert déjà des systèmes d'IA commerciaux, et cite l'usage de modèles DeepSeek pour coordonner des essaims de véhicules sans pilote et pour des capacités cyber offensives. Il ajoute que l'IA accélérera la recherche dans d'autres domaines stratégiques : semi-conducteurs, biotechnologies, matériaux avancés.
C'est l'argument le plus proche des préoccupations habituelles d'Anthropic. Une course serrée pousserait les entreprises, des deux côtés, à sortir des modèles plus vite, sans précautions suffisantes, et les gouvernements à hésiter à réguler de peur de prendre du retard.
Le texte avance plusieurs éléments sur les pratiques de sécurité des laboratoires chinois :
- l'an dernier, seuls 3 des 13 principaux laboratoires chinois avaient publié des résultats d'évaluation de sécurité, et aucun sur les risques chimiques, biologiques, radiologiques et nucléaires ;
- selon le CAISI (Center for AI Standards and Innovation), le modèle DeepSeek R1-0528 a accepté 94 % de requêtes ouvertement malveillantes avec une technique de contournement courante, contre 8 % pour les modèles américains de référence ;
- beaucoup de modèles chinois sont publiés en poids ouverts, ce qui permet de retirer les garde-fous existants.
Le texte revient sur Claude Mythos Preview, diffusé en avril à des partenaires sélectionnés dans le cadre du Project Glasswing. Il affirme qu'avec ce modèle, Firefox a corrigé en un mois plus de bugs de sécurité que sur toute l'année 2025, soit près de 20 fois sa moyenne mensuelle. Pour Anthropic, c'est le signe qu'une période d'accélération commence, ce qui rend l'action politique plus urgente.
Les questions que pose le texte
Un texte de position mérite d'être lu avec recul. Quelques questions qu'il soulève, vu d'ici :
Où est l'Europe ? Le texte parle des États-Unis et de leurs alliés, et plus largement des démocraties, mais l'essentiel du raisonnement est centré sur Washington. Pour un lecteur européen, la question de la place de l'Europe dans ce scénario (utilisatrice, partenaire, productrice de modèles ?) reste ouverte.
Un acteur juge et partie. Anthropic est un laboratoire américain en concurrence directe avec les laboratoires qu'il décrit. Ses arguments sur la sécurité sont cohérents avec ses positions passées, mais ses recommandations servent aussi ses intérêts commerciaux. Les deux ne s'excluent pas, mais il faut les garder en tête.
Les modèles ouverts. Le texte critique la publication de modèles à double usage en poids ouverts. C'est un débat vif dans la communauté, où les modèles ouverts sont aussi vus comme un moyen de recherche, d'indépendance et de transparence.
Le calendrier. Toute l'argumentation repose sur l'idée qu'une IA transformatrice arrivera vers 2028. C'est une conviction d'Anthropic, exprimée dans plusieurs textes, pas un fait établi.
- Anthropic plaide pour que les démocraties gardent l'avance en IA face au PCC.
- Levier principal : l'accès au calcul, via les contrôles à l'export et la lutte contre la distillation.
- Scénario 1 : action politique, avance de 12 à 24 mois, normes fixées par les démocraties.
- Scénario 2 : inaction, rattrapage chinois, normes fixées par des régimes autoritaires.
- Un texte de position politique, à lire comme tel, qui pose aussi la question de la place de l'Europe.